Ce que Ceuta nous révèle sur la société que nous sommes en train de construire
23 septembre 2026
À la fin du mois de juillet, des milliers de personnes ont franchi la frontière entre le Maroc et Ceuta, l’une des deux enclaves espagnoles situées sur la côte nord-africaine, à la recherche d’une vie digne. Des dizaines de personnes ont perdu la vie en tentant de traverser la frontière.
Si Ceuta et Melilla sont depuis des années le théâtre de tentatives récurrentes de franchissement de la frontière, les analystes soulignent qu’un mouvement d’une telle ampleur ne correspondait pas aux schémas migratoires habituels et aurait été difficilement rèalisable sans un certain assouplissement des contrôles, compte tenu du niveau élevé de coopération qui existe normalement entre les deux pays. Par ailleurs, certains médias et acteurs politiques ont exploité la situation pour alimenter un discours hostile à l’échelle mondiale. Par exemple, les tentatives politiques visant à établir un lien entre l’augmentation des arrivées et le programme de régularisation de l’Espagne, qui s’est achevé le 30 juin, témoignaient d’une volonté de susciter la peur à l’égard des politiques migratoires qui dépassent les approches exclusivement axées sur le contrôle et l’expulsion.
Cette instrumentalisation, conjuguée à l’absence de réponse humanitaire et à la suspension des procédures migratoires et d’asile, a alimenté une crise de cohésion social à Ceuta et renforcé les discours hostiles aux migrants.
Malgré l’ampleur de cet événement, la grande majorité des personnes ayant franchi la frontière pour entrer à Ceuta sont retournées au Maroc dans les heures ou les jours qui ont suivi, Celles qui sont restées à Ceuta vivent dans une situation d’urgence humanitaire. Elles n’ont pas accès aux services et aux biens de première nécessité, notamment à un hébergement adéquat, à l’eau, à la nourriture, à des installations sanitaires et aux soins de santé essentiels. Les femmes et les filles sont exposées à des risques accrus de harcèlement, d’abus et d’autres formes de violence
Le directeur du JRS Europe livre ses réflexions sur la crise à Ceuta
Revenant sur ces événements, Alberto Ares, directeur du JRS Europe, a déclaré: “Ce qui s’est passé à Ceuta n’était ni un ‘accident’ ni un événement purement spontané. C’était avant tout la conséquence de l’instrumentalisation de la migration comme monnaie d’échange géopolitique.” Il poursuit: “À cela s’ajoute le rôle des réseaux sociaux et de certains acteurs politiques dans la création et la diffusion d’un discours de ‘chaos migratoire’ et de ‘menace civilisationnelle’. Les peurs sont attisées, le débat se polarise, la complexité est simplifiée. Et pendant ce temps, au cœur de tout cela, il y a la souffrance de familles bien réelles, de personnes qui ont un nom et un prénom, et d’une ville, Ceuta, qui vit en première ligne la réalité d’une frontière séparant deux mondes radicalement inégaux. Une ville qui traverse une situation extrême.”
Se référant au pape François et au pape Léon XIV, le directeur du JRS Europe a souligné les quatre verbes sur lesquels ils ont insisté à plusieurs reprises: accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. “Ce ne sont pas des mots vides de sens: ils constituent un programme politique, éthique et spirituel. Ce qui est en crise, ce n’est pas seulement la gestion des migrations: c’est une crise des valeurs, de la compassion et de la conscience.” Il a conclu: “Nous ne pouvons pas baliser la souffrance ni céder à la peur. Ceuta nous interpelle: elle nous demande de ne pas oublier que, derrière chaque chiffre, il y a une histoire; derrière chaque frontière, il y a une personne; et derrière chaque politique, il y a une décision quant au type d’humanité que nous voulons construire”.
Une crise qui dépasse Ceuta
La crise à Ceuta a des répercussions qui vont bien au-delà du territoire lui-même et qui sont étroitement liées aux dynamiques plus larges de la migration et de la protection. Il ne s’agit pas d’un événement isolé, mais plutôt du résultat de décisions prises à l’échelle mondiale visant à adopter des politiques migratoires de plus en plus restrictives et à construire des sociétés inégalitaires et excluantes, dans lesquelles les réfugiés et les personnes déplacées de force sont accueillis avec hostilité ou indifférence. Cette situation menace la dignité et les droits de tous.